Jacques, à perdre haleine
Aujourd’hui, je ne vais pas écouter Jacques Brel.
Je vais le laisser entrer.
Entrer avec ses bras immenses, sa sueur, sa fièvre, ses colères, ses tendresses mal élevées, ses mots lancés comme des verres contre les murs. Car Jacques ne chante pas. Il déchire. Il arrache les tripes, fouille là où cela fait mal, retourne le cœur et le laisse palpitant sur la table.
Avec lui, pas de demi-mesure.
On aime jusqu’à se perdre.
On pleure jusqu’à devenir ridicule.
On supplie Jef de ne pas partir.
On regarde le petit avec toute la fatigue du monde dans les yeux.
On voudrait être son Jacky, une heure seulement, beau, admiré, couvert de lumière, avant que le rideau ne retombe et que l’on redevienne l’ombre de soi-même.
Jacques connaissait cette ombre.
Il savait les hommes debout qui tremblent à l’intérieur. Les grands orgueilleux qui s’effondrent pour une femme. Les amoureux magnifiques, grotesques, ivres de promesses et de départs. Il chantait leurs faiblesses avec tant de force qu’elles devenaient soudain héroïques.
Et puis il y a le rythme.
Le piano s’élance.
L’accordéon s’accroche.
Les mots accélèrent.
Le cœur aussi.
Un temps.
Le temps de se rencontrer.
Deux temps.
Le temps de s’aimer.
Trois temps.
Le temps de se perdre.
Et voilà que la valse nous prend par la taille.
Elle tourne doucement d’abord, presque poliment. Puis elle se grise, se cabre, se multiplie. Elle devient valse à cent temps, valse à mille temps, valse folle, insolente, haletante. Paris se met à tourner. Les pavés, les toits, les filles, les garçons, les souvenirs, les regrets, tout entre dans la danse.
Plus vite, Jacques !
Encore plus vite !
Nous n’avons déjà plus les pieds sur terre. Les phrases déboulent, les syllabes claquent, les amants se frôlent, se quittent et se retrouvent dans le même tourbillon. On voudrait reprendre son souffle, mais il est trop tard : Brel nous entraîne, nous secoue, nous essouffle, nous fait rire et pleurer dans la même seconde.
C’est presque latin, cette manière de vivre.
Du sang chaud dans les mots.
Des mains qui parlent.
Un cœur qui cogne trop fort.
La pudeur jetée par la fenêtre.
Avec Jacques, l’amour ne s’assoit jamais bien droit sur une chaise. Il danse sur la table. Il crie sous les fenêtres. Il promet l’éternité à minuit et s’enfuit à l’aube. Il est excessif, maladroit, sublime. Il nous fait perdre la tête parce qu’il refuse d’être raisonnable.
Et au milieu de cette tempête, il y a La Quête.
Alors tout s’arrête presque.
La valse continue quelque part, mais plus loin. Jacques relève le visage. Il ne chante plus seulement l’amour d’une femme, l’amitié d’un homme ou la folie d’un soir. Il chante ce qui nous tient debout lorsque tout voudrait nous mettre à genoux.
L’impossible rêve.
Celui que l’on poursuit même lorsque les autres sourient. Celui qui coûte des blessures, des nuits blanches, des humiliations. Celui qui nous fait passer pour fous, mais sans lequel nous ne serions plus tout à fait vivants.
Cette chanson m’accompagne chaque jour.
Elle ne marche pas sagement à mes côtés. Elle me pousse. Elle me secoue. Elle me rappelle que l’on peut être fatiguée, blessée, parfois réduite à sa propre ombre, et continuer pourtant à chercher son étoile.
Alors aujourd’hui, je vais retrouver Jacques.
Le tendre.
Le cruel.
Le magnifique.
Le démesuré.
Je vais danser avec lui jusqu’à perdre la tête. Tourner dans sa valse jusqu’à manquer d’air. Être Jef, Jacky, le petit, l’amoureuse abandonnée et le chevalier dérisoire.
Et lorsque mon cœur n’en pourra plus, lorsque les mots auront tout emporté, je resterai là, essoufflée, bouleversée, plus vivante encore.
Parce que Jacques Brel ne nous laisse jamais tranquilles.
Il nous arrache à nous-mêmes.
Et parfois, pendant la durée d’une chanson, il nous rend immenses.

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